Confraternité

La scène que je vais vous décrire n’est pas imaginaire. Elle se déroule, à quelques variantes près, dans plusieurs cabinets médicaux du pays. C’est, par exemple, une malade qui consulte un praticien en lui montrant des ordonnances prescrites par un autre médecin.

- Voilà, docteur, il m’a dit que j’avais la maladie X, que je devais faire la radio Y, et peut-être l’opération Z. Qu’est-ce que vous en pensez?

Le médecin jette un coup d’oeil aux documents et fait une grimace manifeste :

- C’est ce médecin qui vous a dit de prendre ces médicaments?

La patiente, inquiète :

- Oui, pourquoi, ce n’est pas bien?...:

Lui, avec la même moue d’agacement :

- Mais ça ne vous sert à rien! Ah là là là là là... Et puis, pourquoi faire la radio Y alors que vous n’avez même pas fait l’analyse X ?

Il se lance alors dans un discours hermétique, très scientifique, qui impressionne immanquablement sa consultante. Il indique ensuite ce qu’il faut faire et ce que, surtout, il ne faut pas faire (en particulier ce qu’a prescrit le praticien avant lui) puis, s’il est chirurgien, il ajoute peut-être :

- Un acte chirurgical est absolument nécessaire dans votre cas. Mais attention… il y a opération et opération. Si elle est mal faite (?), vous risquez d’avoir de très sérieux problèmes, beaucoup plus qu’aujourd’hui, je vous préviens ! Il faut choisir le bon chirurgien, c’est essentiel. Moi, pour ma part, cette opération, j’en ai fait des centaines dans ma vie, etc, etc....

La femme en question est maintenant très anxieuse. Elle discute encore, pose des questions, puis se lève et promet de revenir après avoir réfléchi. Quelques jours plus tard, après avoir interrogé toutes les personnes de son entourage (chacune aura un conseil éclairé à lui transmettre et quelqu’un à recommander -qui a déjà traité un tel ou une telle pour la même chose), elle ira consulter un nouveau “spécialiste” qui fera les mêmes grimaces, disqualifiera les médecins consultés avant lui, puis affirmera être la personne la mieux indiquée pour prendre en charge ce cas.

Au bout de quelques semaines de “nomadisme” et d’avis contradictoires, la malade sera tout à fait désemparée, finira par juger tous les médecins mercantiles, incompétents ou dangereux, et rêvera de l’éventualité de se faire soigner dans un autre pays.

Voilà, hélas, un fréquent scénario qui se joue dans notre milieu de santé. Un simple exemple parmi d’autres, mais tous mènent à l’absence de confiance des malades à notre égard. Ou en découlent. Et cette méfiance, ce scepticisme sont malheureusement aggravés par l’un des plus regrettables comportements auxquels peut céder un professionnel : l’absence de confraternité.

Plus consternant encore, il arrive que celle-ci soit affichée publiquement, notamment grâce au zèle d’une presse complaisante, émoustillée par les guéguerres fratricides..

Soyons clairs : il ne s’agit pas de retourner à une ère fanatiquement corporatiste où les droits des malades seraient bafoués au nom d’une solidarité entre médecins. Ni de tolérer, au sein de la profession, les membres qui la déshonorent par un comportement irresponsable ou immoral, sous prétexte de confraternité. Il s’agit de défendre un intérêt véritablement collectif.

Car si nous ne faisons pas confiance nous-mêmes, si nous ne nous respectons pas, qui nous fera confiance, et nous respectera ? Si nous utilisons nos forces à nous dénigrer, qui gardera encore la motivation de bâtir d’autres murs que les siens ? Or nous habitons la même demeure...

Certes, les difficultés matérielles qu’affrontent bon nombre de praticiens ne favorisent pas le partage et la confiance, mais c’est pourtant bien de ça dont nous avons le plus besoin. Ce n’est que par une entraide confraternelle et une collaboration respectueuse que nous grandirons en commun.

Dr Siham Benchekroun

Mai 2003