La religion de l’amour

L’histoire est véridique : il y aurait une dizaine d’années de celà, un intellectuel américain avait découvert l’Islam au décours de ses lectures et s’en était passionné. Il se procura alors les ouvrages des plus grands érudits, dévora la littérature soufie, et posséda en quelque temps une connaissance des plus respectables en la matière. 

Sincèrement acquis à cette religion, il décida dès lors de s’y convertir et devint un pratiquant fervent. Mais il se sentait assez isolé dans sa petite ville où il ne pouvait guère rencontrer de coreligionnaires et partager sa dévotion avec eux.

Il programma donc un large périple, notamment à travers l’Arabie, enthousiasmé à l’idée de vivre dans des pays musulmans et d’enrichir son expérience. 

Il visita ainsi plusieurs pays d’Asie et d’Afrique, sillonna, entre autres, l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, l’Arabie Saoudite,  et arriva également au Maroc où il passa quelques jours.

De ce long voyage, il retourna consterné.

Or comme c’était un chercheur et un écrivain de renom, il entrepris d’écrire un livre pour relater son expédition. Il rédigea un plaidoyer vibrant pour la voie spirituelle qu’il avait choisie, mais à la première page de son récit, deux lignes figuraient qui désorientèrent ses lecteurs. 

Ces lignes étaient les suivantes :

Merci, Ô mon Dieu, de m’avoir permis de connaître l’Islam avant de connaître les musulmans

Le constat, sous-entendu dans cette louange, est malheureusement vrai pour tant de religions, de philosophies ou de morales: de l’esprit d’un message à sa pratique, il y a le filtre si souvent déformant de la nature humaine...

La cruelle actualité que nous vivons le révèle amèrement. Quel amour divin peut véritablement se déployer dans la haine de l’autre? Dans le rejet ou le mépris de la différence?

Quel monde peut-on espérer avec l’intolérance?  Quelle fraternité peut s’épanouir dans la certitude hermétique -et collective!- d’être les seuls à détenir la vérité?

D’une région à l’autre, indépendamment de nos identités sociales ou de nos croyances, notre humanité est pourtant commune. Malgré nos dérisoires différences d’apparences et de coutumes, nous partageons le même don sacré de la vie. Dans notre chair et notre âme est inscrit un destin identique. Est-il décidément impossible de nous aimer et de vivre ensemble au-delà des barrières inventées par les hommes ?

Dans ce mois de spiritualité que nous traversons, permettez que je partage avec vous les merveilleux vers du grand soufi Ibn Arabi:

Mon coeur est devenu capable de toutes les formes

une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines

un temple pour les idoles, une ka’ba pour le pélerin

les tables de la Thora, le livre du Coran

je professe la religion de l’amour, 

et quelque direction que prenne sa monture, 

l’Amour est ma religion et ma foi

 

Dr Siham Benchekroun

Septembre 2004